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Archive pour 27 mai 2011

Le néopopulisme : « un entre-soi national »

27 mai 2011 Commentaires fermés

« La montée du néopopulisme en Europe illustre le souci d’un entre-soi national » : telle est l’opinion de Nilüfer Göle, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. [1]

Avec l’arrivée de Marine Le Pen à la tête du Front national et sa popularité croissante dans les sondages, la France participe de la montée des mouvements nationalistes qui traversent l’Europe. Le mouvement d’extrême droite change de visage : il défend les valeurs nationales et cesse d’être marginal, il prend l’islam comme cible, et introduit un nouveau lexique politique.

Ce mouvement acquiert une nouvelle légitimité, en reprenant les thèmes identitaires qui, depuis une décennie, n’ont cessé de gagner du terrain dans les débats publics européens. Ses représentants se singularisent dans ces débats par leur combativité contre l’islam et en faisant tomber les sujets tabous du multiculturalisme. Ils prétendent incarner les valeurs de libertés individuelles et réclament leur appartenance au « pays», à l’imaginaire populaire.

L’entrée de ces mouvements dans la sphère publique se fait par l’acquisition progressive d’une légitimité sur le plan des idées et auprès de l’opinion publique. Aussi bien le républicanisme de droite que les intellectuels de gauche sont embarrassés face à la montée de ces mouvements, qui reprennent à leur compte les idées égalitaristes, féministes et laïcistes.

Partis de gauche et partis de droite se sentent dépossédés de leur lexique d’idées, qui garantissait la marginalisation de l’extrême droite.

Des visages inédits brouillent ainsi ces clivages gauche-droite. Ils affichent des positions proches de la contre-culture européenne. Le leader du parti d’extrême droite autrichien FPÖ, Heinz-Christian Strache, vêtu d’un tee-shirt à l’effigie du Che, et le Suisse Oskar Freysinger, portant de longs cheveux, n’hésitent pas à emprunter des emblèmes de révolte culturelle. Ils se font défenseurs de l’égalité des sexes, de la liberté d’expression, de la lutte contre l’homophobie et critiquent l’antisémitisme en choisissant l’islam comme cible de combat.

Ces nouvelles figures font leur entrée dans la vie publique à l’occasion des controverses, qu’ils provoquent, autour de l’islam en Europe. C’est en suscitant un débat passionné autour de la construction des minarets en Suisse qu’Oskar Freysinger, jusque-là inconnu en politique, a gagné de la popularité à l’échelle européenne. Le référendum suisse est devenu une référence et s’est retrouvé au centre du débat public européen.

Aux Pays-Bas, le court-métrage « Fitna », « discorde » en arabe, réalisé en 2008 par Geert Wilders, actuel dirigeant du Parti pour la liberté (PVV), reprend le thème de la menace islamique articulée autour de la question de la femme dans l’islam. Il invite les Européens à « défendre leur liberté en stoppant l’islamisation », et va même jusqu’à demander l’interdiction de la vente du Coran, qu’il compare à Mein Kampf. En France, le thème de la menace islamique est exploité par Marine Le Pen. Elle attire l’attention en comparant à une « occupation » les prières du vendredi en pleine rue, dans le 18e arrondissement de Paris, où se trouve une population importante de musulmans.

Le Parti autrichien de la liberté (FPÖ) organise des campagnes antimosquées. La Ligue du Nord, en Italie, organise des parades de cochons afin de profaner les terrains réservés à la construction des mosquées. En France, l’association Riposte laïque lance un appel de rassemblement autour d’un « apéritif saucisson-pinard » pour la commémoration du 18-Juin. Les valeurs nationales sont ainsi définies en opposition à la culture musulmane.

Cette montée des mouvements néopopulistes illustre bien l’aspiration à un « entre-soi national », le retour à une conception du communautaire par le semblable, chrétien et blanc, contre l’islam. La catégorie de la race investit le religieux. On prône les valeurs dites nationales (et non plus universelles) de libertés individuelles, d’expression et de sexe.

L’appellation populiste n’est plus tout à fait appropriée pour comprendre la signification de ces mouvements. Car, comme le souligne le philosophe Jacques Rancière, le racisme aujourd’hui ne résulte pas d’une « passion populaire » mais d’une « passion raciste d’en haut ». [2] Cette logique d’État, selon lui, serait « soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés, mais par une bonne partie de l’élite intellectuelle, (…) par une intelligentsia qui se revendique comme une intelligentsia de gauche, républicaine et laïque ».

Les intellectuels qui se trouvent dans cette lignée se font complices de la légitimation des logiques d’interdiction et d’inclusion. Tout un corpus intellectuel et politique pour penser au lien public, à la différence culturelle et religieuse, s’écroule ainsi. Les principes qui garantissent le pluralisme démocratique et permettent aux nouveaux groupes sociaux de s’intégrer en tant que citoyens sont critiqués voire attaqués. La liberté de culte et le multiculturalisme ne servent plus à penser l’autre.

© Georges Vignaux, 2011

[1]
http://themicronauts.wordpress.com/2011/03/31/

[2]
http://www.mediapart.fr/node/92825

Médias sociaux et populisme, une paire gagnante

27 mai 2011 Commentaires fermés

Je sais, le titre de ce billet est provocateur. D’une façon ou d’une autre, c’est ma marque de commerce ! Voilà, c’est dit ! Mon collègue, Georges Vignaux, dans son billet précédent, est venu nous rappeler ce qu’est le populisme. Je retiendrai certains points de son propos :

  • le populisme s’appuie à l’origine sur une idéalisation du peuple ;
  • le peuple aspire à une souveraineté sans intermédiaire ;
  • les populistes proposent de retirer l’appareil d’État des mains de ces élites pour le « mettre au service du peuple » ;
  • leurs programmes exploitent les inquiétudes populaires pour stigmatiser.

C’est justement dans cette dynamique qu’interviennent les médias sociaux — Twitter, Facebook, blogues, et autres. Comment interviennent-ils ? Par la participation citoyenne. Qu’est-ce que la participation citoyenne ? « C’est tout ce qui permet aux citoyens de réaliser quelque chose de positif et d’utile pour la collectivité, pour des motifs individuels ou altruistes. Par son engagement, le citoyen s’implique dans la vie publique autrement que par le simple devoir électoral. Les citoyens ainsi engagés trouvent une grande satisfaction à travers leur participation citoyenne qui se traduit par un sentiment d’utilité sociale. » Jusque-là, tout va bien. C’est lorsque la participation citoyenne se fait par médias sociaux interposés que les choses dérapent.

La participation citoyenne exige d’un individu qu’il s’implique activement dans la collectivité ; c’est fondamental, sans compter que sa présence physique est forcément requise. L’individu qui participe à cette implication sociale le fait pour la collectivité et non la communauté — voir mon propos à ce sujet dans mon billet intitulé « Populisme, pourquoi est-ce si populaire ? ».

De tout temps, et même longtemps avant l’arrivée des médias sociaux, les populistes — le « vrai monde » — ont aspiré à une forme de gouvernement sans intermédiaire où les idées de la masse devaient, à un moment bien précis dans le temps, non pas servir de baromètre pour guider les dirigeants, mais être appliquées dans l’immédiat. Ce faisant, on retirait des mains de l’État son rôle de régulateur pour le remplacer par la volonté populaire.

En quoi est-ce les médias sociaux ont changé la donne de la participation ? En se soustrayant à l’implication sociale de l’individu qui exige une présence physique. Les gourous du Web 2.0 sont alors venus nous faire croire que nous exprimer partout sur toutes les tribunes était LA forme de participation citoyenne à privilégier. Et nous y avons cru ! En fait, ce que nous avons réalisé comme tour de force, c’est de dénaturer la notion même de participation citoyenne pour servir la cause du populisme. Dans la chaleur de son foyer, avec pour seuls intermédiaires un clavier et un écran, nous pouvons devenir des citoyens impliqués. Quelle contradiction !

Avec les médias sociaux, tous autant que nous sommes, nous avons la capacité de gonfler une idée par le seul poids du nombre, et de la présenter comme une vérité à laquelle il faudrait adhérer. Cette participation citoyenne devient alors un plébiscite constant, alors que gouverner n’entre justement pas dans cette dynamique. Nous sommes donc très loin d’un peuple instruit, qui délibère et discute ; un peuple éclairé par des spécialistes, éclairé par ses représentants, mais non pas gouverné par eux. Concrètement, nous sommes plus près d’un peuple qui dit n’importe quoi à propos de n’importe quoi. La supposée sagesse des foules peut aller se rhabiller !

Concrètement, la participation citoyenne pratiquée sans l’intermédiaire des médias sociaux n’a rien à voir avec le populisme. Par contre, la participation citoyenne pratiquée par l’intermédiaire des médias sociaux a tout à voir avec le populisme. Pour vous en convaincre, allez lire les commentaires de tous ses « participants citoyens » sur les sites des grands médias ou des blogues. D’un autre côté, les médias sociaux peuvent servir la cause de la participation citoyenne, si elle permet à des gens de véritablement s’impliquer dans la société en coordonnant leurs activités et leurs communications. Autrement, les médias sociaux et le populisme sont une paire gagnante qui idéalise l’opinion du peuple, stigmatise les minorités, et exploitent les peurs les plus diffuses !
Quid de la révolution citoyenne !

© Pierre Fraser, 2011