La croissance des inégalités

10 juin 2011

© Hamed Parham

Au sein des sociétés comme entre pays, les inégalités ne cessent d’augmenter. « La paix ne peut être fondée que sur la justice sociale », rappelait déjà l’Organisation internationale du Travail (OIT) en 2007. [1]

L’OIT a pour mandat constitutionnel d’améliorer des conditions de travail «impliquant pour un grand nombre de personnes l’injustice, la misère et les privations, ce qui engendre un tel mécontentement que la paix et l’harmonie universelles sont mises en danger». La tendance de plus en plus évidente à privilégier le rendement du capital au détriment de la main d’œuvre et le creusement des inégalités de revenu sont inquiétants, en raison des menaces qui en résultent dans une économie mondiale ouverte.

Ces tendances trouvent leur origine dans les effets de la mondialisation sur les marchés du travail, ainsi que dans des inégalités historiques. On remarquera que la part des revenus du travail dans le revenu national baisse alors que celle des profits augmente dans beaucoup de pays. Les tableaux des Perspectives de l’économie mondiale du FMI montrent que dans 6 pays industrialisés la rémunération du travail salarié (salaires plus cotisations des employeurs à la sécurité sociale) est passée, entre 80 et 2004, d’environ 58 pour cent à 55 pour cent du PIB. Des études du BIT portant sur un groupe plus important de pays industrialisés, de pays en transition et de pays en développement font ressortir la même tendance. Cette contraction de la part des revenus du travail renvoie au changement perçu de l’emprise respective du travail et du capital sur le marché suite à l’intégration de plusieurs pays fortement peuplés dans le système économique mondial et sous l’effet des évolutions techniques provenant des pays avancés et permettant d’économiser de la main-d’œuvre.

Lorsqu’une part croissante du revenu national va aux détenteurs du capital, et non aux travailleurs, l’inégalité dans la répartition des revenus tend à s’accentuer. De plus, les salaires des cadres et des travailleurs relativement qualifiés ont souvent augmenté beaucoup plus vite que ceux de la main-d’œuvre non qualifiée, qui ont dans certains cas, stagné, voire diminué, malgré la croissance économique.

En raison de ces tendances, dans beaucoup de pays, tant développés qu’en développement, les revenus des catégories supérieures ont augmenté beaucoup plus vite que ceux des catégories intermédiaire et inférieure.

Par ailleurs, on constate que dans un certain nombre de pays en développement, y compris dans ces deux géants que sont la Chine et l’Inde, les revenus par habitant ont augmenté plus vite que dans les pays riches. L’écart entre ces pays en développement performants et le monde industrialisé s’est donc significativement réduit. En revanche, ailleurs, notamment en Afrique, les revenus ont augmenté beaucoup plus lentement que dans les économies avancées.

La croissance contribue généralement à relever les revenus des pauvres et les revenus moyens, de sorte que les progrès accomplis dans les pays performants, dont la Chine, ont permis à des centaines de millions de familles de passer au-dessus du seuil de pauvreté (ou 2 dollars par jour). Cependant, même s’il diminue relativement à la population mondiale, le nombre des personnes vivant dans la misère demeure élevé dans l’absolu et il n’a pas baissé en Afrique.

Une étude pionnière de l’Institut mondial de recherche sur les aspects économiques du développement de l’Université des Nations Unies (UNU-WIDER) donne des informations sur la répartition mondiale de la richesse. Elle montre que, en 2000, 1 pour cent des adultes les plus riches détenaient à eux seuls 40 pour cent de l’actif mondial, et que 10 pour cent des adultes les plus riches en détenaient 85 pour cent, contre 1 pour cent seulement pour la moitié inférieure de la population adulte mondiale. Faire partie des 10 pour cent d’adultes les plus riches du monde supposait un actif de 6 000 dollars, et faire partie des 1 pour cent les plus riches, un actif de plus de 500 000 dollars. C’est en Amérique du Nord, en Europe et dans les pays d’Asie et du Pacifique à revenu élevé que l’on trouve la plus forte concentration de richesses.

L’Amérique du Nord ne représente que 6 pour cent de la population adulte mondiale, mais 34 pour cent de la richesse des ménages.

L’analyse de ces différentes tendances demande à être approfondie afin d’avoir une meilleure idée de la manière dont les produits du revenu et de la richesse et les parts de la main-d’œuvre et du capital interagissent avec le fonctionnement des marchés du travail, en particulier dans les pays en développement. Il faudra surtout essayer de mieux comprendre les relations actuelles entre la croissance, l’investissement et l’emploi et les répercussions des politiques sur ces trois éléments. Dans la plupart des pays en développement, le facteur qui influe le plus sur les marchés du travail est l’afflux constant de ruraux, des hommes en majorité, mais aussi de plus en plus des femmes, qui quittent la campagne pour la ville, où la plupart se retrouvent à faire du commerce sur la voie publique ou des travaux occasionnels et gagnent peut-être un peu plus que dans l’agriculture, mais guère plus. Sous-employés, ils travaillent par intermittence, et avec peu d’outils, mais n’ont guère de choix. Dans le secteur très diversifié des services, on trouve aussi bien des travailleurs qualifiés et bien rémunérés que des cohortes qui vivent tant bien que mal des petits métiers du commerce informel, où les femmes prédominent.

La croissance que connaissent les économies mondialisées aujourd’hui n’arrive pas jusqu’à elles. Cette croissance ne génère pas suffisamment de travail décent et ne permet donc pas d’accélérer la réduction de la pauvreté. C’est aujourd’hui une nécessité politique de ralentir ou d’inverser cette tendance à l’aggravation des inégalités sociales au sein d’un même pays, tout en continuant de réduire les écarts entre pays et de faire reculer la pauvreté absolue. Cela doit être une priorité des politiques, tant économiques que sociales. Il est impératif que les politiques de l’investissement et de l’emploi favorisent l’accès des pauvres à un travail décent. A cet égard, les mesures qui visent à intégrer le travail informel dans l’économie formelle jouent un rôle essentiel pour accélérer le rythme de la réduction de la pauvreté, contrer la montée des inégalités de revenus et mettre fin à la discrimination, surtout à l’égard des femmes. Des améliorations de la législation du travail, des systèmes de sécurité sociale, des politiques actives du marché du travail et de la négociation collective ne pourront que contribuer à l’instauration d’un nouvel équilibre entre flexibilité et sécurité, tout en multipliant les possibilités d’emploi, surtout pour les plus défavorisés.

[1] Cf. http://www.reporterre.net/societe/la-mondialisation-accroit-les-inegalites.php

© Georges Vignaux, 2011

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