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Archive pour 23 août 2011

L’émeute : notre mode de vie ?

23 août 2011 Commentaires fermés

Les émeutes urbaines coïncident-elles avec l’acceptation dans nos esprits d’un état permanent de l’émeute ? [1] On nous a fourni des images suffisamment impressionnantes pour faire oublier la tristesse des illustrations du krach financier. Mais, les commentaires du krach pourraient aussi être tenus sur les images des émeutes urbaines. Tout cela relève du même registre de la destruction, de l’attaque, de la guerre.

La crise, financière et urbaine récente révèle que nous vivons dans un état permanent d’émeute. Les émeutiers de Londres sont tout autant les gens de la City que ceux de Tottenham. Le phénomène de l’émeute s’analyse comme un phénomène d’irruption d’une énergie destructrice.

Les figures de l’émeutier sont multiples : c’est le trader, c’est l’homme qui se joint à un rassemblement de beuverie, c’est le hooligan, c’est aussi le tueur de Norvège. L’émeute se forme par des rumeurs, des mots d’ordre twitterisés, par l’esquive, la mobilité ; l’émeutier joue avec l’interdit, avec l’ordre, il renverse et détruit pour voir, pour jouir ; l’émeute se fait en groupe indistinct. Cet état d’émeute tue l’intelligence du futur et l’expression collective.

En retour, il ne suscite qu’un discours de répression, d’ordre, de l’interdit, du conservatisme. Les esprits se ferment comme les frontières, la nation devient le refuge de la race ; la réaction accompagne l’état d’émeute. Bien sûr, il est plus simple de réprimer l’émeutier de la rue à la mesure de la pauvreté de son statut social, de son poids dans la société.

Le personnel politique accompagne l’émeute, se modèle sur sa brutalité, retrouvant un "volontarisme" dans l’action politique à coups de condamnations et de leçons de morale. Terme à terme, les discours de Cameron et de Sarkozy se croisent, dessinant une figure d’épouvante, de catastrophisme social et de moralisme.

L’émeute passe, elle laisse son cortège de répression, d’anéantissement, de pessimisme. Si la cohésion de nos sociétés était maintenue jadis par un imaginaire du progrès, cette cohésion est maintenant imposée par l’imaginaire de la catastrophe. Donnez-nous notre émeute quotidienne, semblent dire nos médias ; les mots des faits divers nous envahissent d’horreur sur ce qu’on est obligé d’entendre. La manière dont la presse britannique traque cette information en recourant à des actes criminels nous fait découvrir un autre type d’émeutier.

Comment résister à cette invasion qui abolit aussi sûrement l’histoire que les perspectives d’un avenir ? Nous sortons du XXe siècle et l’avons oublié. Notre amnésie précipite les jeunes dans une consommation immédiate de signes, propices aux surgissements de barbarie qui vulgarisent notre espace politique et culturel.

Les révoltes arabes, les mouvements sociaux à Jérusalem, à Hanoï et en Chine nous ramènent au temps d’une histoire qui se continue timidement : juste des espaces de surgissement d’un sens commun.

Un autre moyen puissant d’inscription de ces valeurs dans le droit positif est celui constitué par le processus judiciaire. Nous ne prônons pas le règne des juges mais plutôt la mise en pratique d’un ensemble de règles obligeant à un débat à égalité et la prise en compte d’arguments contradictoires. Pourquoi ne pas instituer une Cour internationale dont la jurisprudence permettrait de réglementer les marchés financiers, mais surtout d’organiser la confrontation de la finance avec les droits sociaux et économiques.

Ce que les politiques peuvent difficilement faire, les juges peuvent y parvenir et construire cet ordre international. La question des crimes contre les droits de l’homme a progressé sous l’impulsion des juges et non grâce à la négociation politique entre les Etats. Nous ne sommes plus dans l’état d’impuissance auquel nous réduit le monde de la finance. Notre réponse doit affirmer le développement de stratégies civiles postulant un investissement dans les personnes et les communautés à l’encontre de la réponse pénale et autoritaire qui accélère la croissance de l’état d’émeute.

[1] Miche Marcus, Magistrat honoraire, expert en sécurité urbaine

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/08/20/quand-l-emeute-devient-notre-mode-de-vie_1561704_3232.html

©  , 2011

Livres de l’auteur

Principe de précaution, principe de peur, et citoyennisme


Voici un billet pour que tous les verts de la planète me détestent. J’assume ! Et j’affirme « la peur est devenue un cadre mental dans lequel nous nous mouvons. Elle est immanente. Elle transpire de partout. Tout est dangereux. Il faut se protéger, mais de quoi ? De tout, qui n’est finalement qu’un rien. » Dieu merci, il y a le Principe de précaution pour nous protéger du pire.

Principe de précaution
Pour protéger l’environnement, des mesures de précaution doivent être largement appliquées par les États selon leurs capacités. En cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures effectives visant à prévenir la dégradation de l’environnement.

Dans ce discours, le Principe de précaution exige que chacun s’implique pour éviter que les choses virent au plus mal. C’est la mobilisation citoyenne, mais aussi la science citoyenne. Oui, je sais, c’est comme les journalistes citoyens, mais là, on rajoute une couche de responsabilité supplémentaire. Comme il est impossible, aux yeux de ceux qui tiennent le discours du Principe de précaution, de se fier à la science « officielle[1] », il faut que le citoyen pratique la science citoyenne.

Citoyennisme
Ensemble d’idées structurantes et mobilisatrices visant à mettre à l’avant-scène des idées populaires propulsées par un être pur et sans tache, le citoyen, qui aurait accès à une sagesse dont le politicien ou le scientifique seraient démunis.

D’ailleurs, la Fondation Sciences Citoyennes est très claire à ce sujet : elle a pour objectif de favoriser et de prolonger le mouvement actuel de réappropriation citoyenne et démocratique de la science, afin de la mettre au service du bien commun. Les Sciences Citoyennes font un double pari :

  1. Réunir des chercheurs scientifiques critiques et des “profanes” engagés dans des luttes (sociales, médicales, environnementales) où ils rencontrent, voire contestent, la technoscience dominante et l’expertise officielle.
  2. Unir, dans une réflexion et une action transversale de “politisation” de la science et de l’expertise, des acteurs impliqués dans des secteurs souvent compartimentés (agriculture, énergie, biomédical, santé environnementale, NTIC, brevetage…).

Trois axes de travail sont au coeur de l’engagement de la science citoyenne :

  1. L’accroissement des capacités de recherche et d’expertise de la société civile, des forces associatives, consuméristes, syndicales et citoyennes (création d’un tiers secteur scientifique).
  2. La stimulation de la liberté d’expression et de débat dans le monde scientifique.
  3. La promotion de l’élaboration démocratique des choix scientifiques et techniques.

Décortiquons, ensemble, si vous le voulez bien, ce qui est inscrit en filigrane dans ce discours porté par la Fondation Sciences Citoyennes.

  • Selon vous, qu’est-ce qu’un « chercheur scientifique critique » selon la Fondation Sciences Citoyennes ? À première vue, il semble qu’il doit s’agir d’un scientifique qui ne remet pas en question tout ce que l’on dit à propos de l’environnement. Le « chercheur scientifique critique » est donc celui qui ne pratique pas le doute systémique, et qui a pour mandat d’identifier le plus possible des faits ou hypothèses qui confirmeront le discours dominant.
  • Le « chercheur scientifique critique » est aussi engagé politiquement, et il critique la technoscience officielle. Selon ma définition des choses, un scientifique qui adopte ce genre de comportement n’est plus un scientifique, mais quelqu’un qui adhère à un système de valeurs tout comme l’a fait Hubert Reeves en devenant un mage prêcheur. Quand on se sert des données scientifiques pour les adapter à une vision du monde, on crée un système de valeurs. Ce n’est donc plus de la science.
  • Associer des profanes à des scientifiques. Voilà où se trouve tout le sens de la démarche des sciences citoyennes : surveiller et contrôler la science officielle de près. Ici, le néopuritain dans son idéal de pureté et de vertu s’assure que tout sera pur et vertueux.
  • La notion « réflexion et une action transversale » représente le discours de l’engagement à tous les niveaux où la capacité de la recherche scientifique s’allie aux mouvements engagés dans la purification et la vertu.
  • Celui qui aspire à la pureté planétaire veut stimuler la liberté d’expression et le débat dans le monde scientifique. Je pense qu’il semble avoir oublié que la liberté d’expression est le modus operandi de base de la science. Il n’y a rien à stimuler, car depuis deux cents ans, c’est ainsi que le discours scientifique s’est structuré.
  • Faire la promotion de l’élaboration démocratique de choix scientifiques et techniques ? Il est clair et évident qu’ici, on veut justement empêcher l’élaboration démocratique. Je vous mets au défi de trouver des scientifiques citoyens qui sont prêts à entendre le discours des scientifiques et de climatologues qui pensent que le réchauffement climatique d’origine humaine a peu d’impacts.

Oui, je l’admets, j’y vais un peu fort en disant que Hubert Reeves, cet astrophysicien de renom, est devenu un mage prêcheur. En fait, il est l’archétype même du scientifique qui se croit investi d’une mission, celle de sauver le monde.

 Lorsque la science glisse d’un système pour obtenir des réponses vers un système de réponses, elle devient un système de valeurs qui exploite les données du premier pour valider et organiser les hypothèses à propos du monde qu’il présente.

La science citoyenne se situe justement dans cette dynamique. Le seul fait que des profanes engagés dans la lutte politique s’associent à des scientifiques eux-mêmes engagés dans la lutte politique transforme la science en un système de valeurs. Ce n’est donc plus de la science, mais de la réappropriation de données et de modèles scientifiques pour servir une idéologie. Le scientifique citoyen est alors forcément non scientifique, car la science se fonde sur l’observation de données empiriques, et non sur des engagements politiques.

Il faut par contre avouer que cette démarche de scientifique citoyen est tout à fait en accord avec le Principe de précaution. Autrement dit, elle est cohérente et concordante avec le système de valeurs de l’écologisme. Elle n’est donc pas une excroissance de ces systèmes de valeurs, mais une conséquence logique de ceux-ci. Être un scientifique citoyen relève du même ordre que d’être un journaliste citoyen. Il n’y a donc pas là d’antinomie pour ce système de valeurs, et il est tout à fait normal pour celui qui le désire, de participer à l’œuvre de purification de la science officielle, car c’est la mission moderne de nous protéger de ce qui n’est pas pur et vertueux. Ici, le scientifique citoyen se sent une responsabilité envers le système de valeurs.


[1] Celle qui est pratiquée par des gens qui ont passé au travers d’un lourd cursus universitaire et qui ont l’habitude de se fier sur des observations empiriques et non sur des croyances.

©  , 2011

 

"Horreur technologique" ou néo-obscurantisme ?


Août 2010, une soixantaine de faucheurs volontaires déterrent soixante-dix pieds de vigne transgénique dans l’unité de Colmar de l’Institut national de recherche agronomique (Inra), ruinant plusieurs années de travaux scientifiques. [1] Cette action spectaculaire tend à montrer que certaines nouvelles technologies suscitent des inquiétudes et font l’objet d’une vive contestation. Celle-ci est principalement portée par des mouvements écologistes et altermondialistes, par un syndicat agricole (Confédération paysanne), mais aussi par des mouvements spécialisés dans des luttes ciblées (Inf’OGM, Robin des toits, etc.).

Ces organisations dénoncent les effets présumés nuisibles pour la santé, l’environnement, l’économie, voire les libertés publiques, de l’application de certaines technologies. Parmi les technologies incriminées figurent notamment les organismes génétiquement modifiés (OGM), les nanotechnologies et les ondes électromagnétiques de la téléphonie mobile.

Des méthodes d’action variées
Face aux risques qu’ils dénoncent, les contestataires prônent l’application du principe de précaution sous la forme d’un moratoire portant sur la commercialisation (OGM), voire sur la recherche (nanotechnologies). Leurs actions visent à faire pression sur les "décideurs" (autorités publiques, entreprises, agences d’évaluation des risques, etc.) afin de les inciter à appliquer ce principe.

Cette pression peut être indirecte, lorsque l’opinion publique est prise à témoin d’un scandale actuel ou potentiel. Mais le recours ultime de ces mouvements est l’action directe, qui consiste à appliquer de fait un principe de précaution sous la forme d’une action de désobéissance civile (fauchage et arrachage de plantes génétiquement modifiées cultivées), voire de sabotage.

Une science "dévoyée"
Les opposants aux évolutions scientifiques et techniques ont développé un système de pensée aux confins de la science, de l’économique et du politique. La recherche scientifique serait, selon eux, soumise à un impératif de profit. Ainsi, les contestataires mettent généralement en cause l’utilité des technologies en estimant que les motivations de leurs concepteurs et promoteurs sont avant tout commerciales, et qu’ils n’ont pas la capacité de maîtriser leurs effets. Ils estiment que la science "pure" n’existe plus. Celle-ci aurait été totalement dévoyée, corrompue et "marchandisée", et serait désormais au service de la compétitivité économique et de logiques sécuritaires.

Afin de dénoncer cette dérive, les associations utilisent le terme de "technoscience", qui évoque l’alliance pernicieuse, selon eux, de la science, de la technique et de l’industrie ou du marché. Les entreprises sont suspectes d’être obnubilées par une quête insatiable de profits et d’être prêtes à tout pour parvenir à leurs fins.

Scientisme et progressisme
Aux fondements idéologiques de la technoscience se trouveraient le scientisme, dérive de la science en idéologie ou en dogme, et la vision béate du progrès qu’il est censé incarner. Le scientisme serait le pendant de ce que représente le "néolibéralisme" pour les altermondialistes.

Le "paradigme progressiste" dont la société serait victime renvoie à l’idée d’une foi absolu dans le progrès. Marie-Christine Zèlem, du Certop (Centre d’étude et de recherche travail organisation pouvoir), la définit comme "une représentation, une vision du monde qui repose sur deux croyances principales : celle de la maîtrise de la nature et celle de l’émancipation de l’humanité par la technique".

Dénoncer la politique du "fait accompli"
Les opposants aux technologies émergentes dénoncent également ce qu’ils appellent une politique du "fait accompli". Les applications technologiques seraient expérimentées (OGM), commercialisées (nanomatériaux) ou mises en œuvre (antennes-relais) avant qu’un processus d’évaluation indépendant ne soit mis en place et que leur innocuité soit prouvée.

Les opposants aux OGM, estiment ainsi que les expertises et les instances d’évaluation des risques – ministères, laboratoires de recherche, Académie des sciences, commissions d’évaluation des OGM – sont influencés par ce qu’ils appellent le "lobby pro-OGM". Ils réclament des expertises indépendantes, des évaluations des effets à long terme des OGM sur l’environnement et la santé et, dans l’attente du résultat de ces études, l’application d’un "principe de précaution" sous la forme d’un moratoire pour toute mise sur le marché.

Démocratiser les choix scientifiques et techniques
Aux yeux de la plupart des opposants aux technosciences, il n’existe pas d’expertise ou de point de vue officiel qui puisse être neutre et objectif. Une défiance systématique pèse sur les "décideurs" dans le domaine des technologies. Les experts sont quant à eux soupçonnés de façon systématique de se trouver dans une situation de conflit d’intérêt.

Les organisations appellent donc à une démocratisation des choix scientifiques et techniques en considérant que les scientifiques "indépendants", la société civile et les citoyens informés ont autant de légitimité à se prononcer que les experts scientifiques. Ils tendent enfin à militer en faveur d’un "risque zéro" qui devrait être, selon eux, ce vers quoi toute politique publique devrait tendre, le principe de précaution étant perçu comme l’outil privilégié de cette politique.

Des mouvements discrédités par leur posture de soupçon systématique
On ne peut ignorer la multiplication des scandales sanitaires et environnementaux qui se sont produits en France depuis la fin des années 1970, les inquiétudes d’une partie de l’opinion publique qui en découlent, le rôle d’alerte et de contre-pouvoir joué par certaines organisations de la société civile et sans doute la nécessité de démocratiser les choix scientifiques et techniques, notamment par le développement des conférences de citoyens ou des boutiques de science. Néanmoins, on peut regretter que ces mouvements de contestation de la technoscience ne parviennent pas toujours à échapper à un certain nombre de travers en péchant souvent par généralisation, soupçon systématique, manichéisme et catastrophisme.

[1] Cf la note publiée par Eddy Fougier pour la Fondapol sous le titre "Contester les technosciences : leurs raisons".
http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/07/28/contre-les-technosciences-horreur-technologique-ou-neo-obscurantisme_1553886_3232.html