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D’une terreur subtile
De crise en crise, de discours en discours, d’alarmes en alarmes, une terreur subtile nous pénètre qui effectivement nous tétanise et fait nos soumissions.
«La contradiction essentielle de la domination spectaculaire en crise, c’est qu’elle a échoué sur le point où elle était la plus forte, sur certaines plates satisfactions matérielles, qui excluaient bien d’autres satisfactions, […]. Et c’est précisément cette satisfaction matérielle qu’elle a polluée, et qu’elle a cessé de fournir. La société du spectacle avait partout commencé dans la contrainte, dans la tromperie, dans le sang; mais elle promettait une suite heureuse. Elle croyait être aimée. Maintenant, elle ne promet plus rien. […] Elle dit simplement: “C’est ainsi.” Elle avoue franchement qu’elle n’est plus, dans l’essentiel, réformable; […]. Elle a perdu toutes ses illusions générales sur elle-même.» (Guy Debord, Préface à la quatrième édition italienne de «La Société du Spectacle».)
« La mode est l’apocalyptisme. Il plonge dans une dolente léthargie les foules réduites à attendre sur le rivage la vague qui les emportera. Le but est de les persuader que l’effondrement du capitalisme les broiera irrésistiblement dans le cyclone financier, où l’argent ne s’investit plus que dans son propre circuit. En identifiant la fin du système d’exploitation capitaliste à la fin du monde, le mensonge dominant vise surtout à propager une peur endémique – insécurité, catastrophe écologique, pandémies, peste suicidaire baptisée terrorisme, paupérisation, désertification, pollution… – mêlent le vrai au faux pour occulter et renforcer une autre peur, plus intime, plus personnelle : celle de vivre, d’être autonome, de créer sa propre destinée. » [1]
Les crises de civilisation ne sont pas des passages faciles. Quand les événements nous deviennent incompréhensibles, un abîme personnel, collectif, social s’ouvre sous nos pieds. Les certitudes vacillent.
Pourtant, tout semble continuer comme avant, parce que ce qui n’est pas imaginable ne doit pas être possible. De toute façon, les experts, sur le même ton imperturbable qu’avant, quand ils défendaient la dernière version ultralibérale, ont déjà fixé une date de la reprise grâce aux plans étatiques de sauvetage. Les non-experts font de même. Il s’agit tout de même du seul monde que l’on connaisse et que l’on puisse imaginer.
La course folle du progrès capitaliste a perdu sa splendeur au moment où il est devenu l’unique référence. Le capitalisme est en crise, soit, mais nous n’avons appris à penser qu’à l’intérieur de ses catégories. Quand le travail et l’argent se volatilisent, il faut bien que quelqu’un en porte la faute et il faudra bien qu’on les sauve, quoi qu’il en coûte.
Ce qui est nouveau dans la crise, ce n’est pas qu’elle touche l’économie. Depuis longtemps, le capitalisme est confronté au fait qu’il a lui-même, par l’explosion phénoménale de la productivité, sapé ses propres bases; l’économie marchande ne peut fonctionner qu’en brûlant de l’énergie humaine sous la forme du «travail abstrait» (Marx), seule source de valeur et donc du capital et de son accumulation. Mais elle est en même temps obligée par la concurrence, de réduire le plus possible la quantité de force de travail nécessaire à la production. Pendant longtemps, cette contradiction a pu être résolue par l’accumulation gigantesque des marchandises produites par de nouvelles industries et pour des marchés toujours plus étendus, fuite en avant aujourd’hui épuisée.
Ce qui est nouveau, c’est l’écroulement global de la simulation. Depuis les années 70, la société capitaliste a survécu en pariant sur des créations de valeur anticipées qui ne se sont pas réalisées et ne s’accompliront jamais. Depuis, seule l’explosion des transactions boursières a pu simuler une économie capitaliste en pleine santé. La chute des marchés financiers fait remonter à la surface cette crise déjà ancienne de l’«économie réelle».
On veut nous faire croire à un retour de l’État qui enfin moralisera une économie mondialisée et sauvagement «ultralibéralisée». La politique, comprise comme l’instance de régulation humaine des affaires contre la main invisible du marché, est au contraire une composante indispensable du système capitaliste, et se fier à elle comme au sauveur est un aveuglement.
Cette absence de conscience historique et théorique est surprenante. Qui sait analyser l’histoire de la modernité capitaliste sait que l’État y a toujours joué le rôle de la répression, de la mise au pas et de l’encadrement.
Aujourd’hui, alors que la simulation de l’économie s’effondre, la simulation d’un retour au régime étatique et politique nous mène vers une gestion de crise à coups d’exception, d’urgence et de répression. Ceux qui rêvent d’un nouvel État-providence seront vite déçus, car la providence coûte cher et doit être payée par l’expansion capitaliste qui est devenue impossible.
L’État qui vient, qui prétend pouvoir sauver l’économie en la garantissant au niveau global à coups de milliers de milliards qu’il n’a pas et qu’il va falloir inventer, se doit d’être fort et infaillible. Seule l’image de sa stabilité et de sa fermeté peut garantir, pendant un temps, le fonctionnement de la «belle machine» (Keynes).
Il doit alors gérer les masses de pauvres et d’exclus, les conflits sociaux qui éclatent, faire semblant d’être maître de la situation et de combattre efficacement ses ennemis, prétendus ou véritables. Il doit gérer une société qui craque à tous les niveaux, et perturbe aussi bien la constitution individuelle et psychologique des individus que les rapports sociaux.
Au moment où les contradictions immanentes de la socialisation capitaliste remontent violemment à la surface en menaçant de tout faire exploser, l’État a le rôle de simuler le bon fonctionnement de la simulation.
Il faut être aveugle, sourd et insensible pour ne pas sentir, partout, une tension sociale grandissante. Nous savons que ce genre de tension peut s’exprimer dans des révoltes contre l’ordre dominant, tout comme dans des actes et déchirements barbares et borderline.
La résurgence de toute une panoplie d’idéologies identitaires, antisémites, racistes et sexistes fournissant des palliatifs au manque de perspective n’est un secret pour personne, si l’on veut bien regarder la réalité en face. Il faudra s’attendre à ce que ces idéologies engendrent de plus en plus d’actes aussi désespérés que violents contre ceux qui sont plus pauvres, moins blancs, moins citoyens. Ou des émeutes contre ceux qui sont désignés idéologiquement comme coupables de la crise.
L’État, objet de désir de la gauche comme de la droite, sera forcément d’exception et réprimera les pauvres, les malades, les étrangers et les fous qu’il ne peut plus se payer. Pour faire passer la pilule de la gestion de crise et pour ne pas se confronter à des oppositions et critiques véritablement radicales, il ne s’empêchera pas d’agiter le chiffon rouge d’une menace qualifiée de terroriste.
Rappelons que le «terrorisme» est une construction complètement vague qui réunit sous son concept les attaques sanglantes contre les Twin Towers, des bombes déposées dans des gares et des attentats-suicides. Il sert à désigner des États «voyous» pour déclencher des interventions militaires. Il a été utilisé par les nazis contre la Résistance, par les franquistes et les staliniens à l’encontre des anarchistes espagnols, il évoque le souvenir des «années de plomb» en Italie et de l’«automne allemand». Il est aujourd’hui étendu juridiquement et il peut être adopté contre des personnes ayant des mauvaises fréquentations.
Léon de Mattis [3] précise: «La définition même du terme ne devrait pourtant poser aucun problème car son étymologie est limpide: le terroriste est tout simplement celui qui souhaite utiliser la terreur comme un moyen pour arriver à ses fins. C’est dans ce sens que ce néologisme a été formé et employé pour la première fois, dans un contexte historique déterminé, celui de la Terreur, sous la Révolution française. La Terreur était alors présentée comme un procédé extrême, utilisé dans une période exceptionnelle, pour défendre le régime né de la Révolution contre ses ennemis intérieurs et extérieurs. […] Un siècle auparavant, Thomas Hobbes avait largement théorisé l’usage de la peur comme la méthode ordinaire pour imposer aux hommes la volonté du souverain, […]. Comment le souverain agit-il? Et bien, écrit Hobbes, l’effroi qu’il inspire lui permet de modeler les volontés de tous, en vue de la paix à l’intérieur et de l’aide mutuelle contre les ennemis de l’extérieur. L’usage exclusif de la force et la puissance d’intimidation qui l’accompagne sont réservés au souverain parce que celui-ci poursuit un objectif présenté comme supérieur, assurer la paix que, selon Hobbes, l’état de nature rendrait impossible. »
Loin de cette définition, la législation anti-terroriste est aujourd’hui conçue pour être utilisée contre toute opposition à l’État, et elle est pour cela maintenue extrêmement imprécise et dépend d’une interprétation arbitraire et donc politique. En ce sens, l’«anti-terrorisme» révèle que l’État moderne, depuis ses inventeurs tels que Hobbes, n’a jamais cessé d’être essentiellement, un État d’exception. Son utilisation actuelle ne constitue donc pas une «dérive», mais l’expression de sa vraie nature. Aujourd’hui, le projet de l’État et de la violence souveraine n’est plus d’imposer une nouvelle étape de la modernisation, mais la défense à tout prix d’un ordre mourant, se désintégrant, «post-moderne», bref du «c’est ainsi».
Quand la société se décompose, beaucoup sont prêts à s’accrocher au plus invraisemblable, à se (laisser) raconter des histoires à droite et à gauche comme ailleurs.
Qu’en escompte-t-on? La recrudescence d’une «question de la violence» sans contenu et de «pratiques de la clandestinité» impuissantes, d’un ennemi intérieur bien commode, facile à provoquer, voire à manipuler puis à exploiter dans la mise au pas sociale? Un climat de peur, de violence et de suspicion permettant n’importe quelle intervention répressive, toute la panoplie de l’État d’exception et de contrôle? La simulation de l’État fort en proie à une opposition dangereuse et rendre, par là même, impossible toute perspective d’un changement effectivement radical?
Ces constructions paranoïaques représentent le terreau d’une pensée élémentaire et empêchent une véritable critique pratique de voir le jour, ce qui pourtant est plus que jamais nécessaire.
[1] Vaneigem, Raoul, « Désespérer le désespoir et en finir avec la logique suicidaire », Préface à Jonathan Swift, «Modeste proposition », éditions le passager clandestin, 2010.
[2] Johannes Vogele, http://www.exit-online.org/textanz1.php?tabelle=transnationales&index=3&posnr=155&backtext1=text1.php
[3] Léon de Mattis, dans un article paru dans une brochure intitulée "Mauvaises intentions" (www.infokiosques.net) et publié ultérieurement par Archipel (164/165), journal du Forum Civique Européen.
© Georges Vignaux, 2011
"L’Europe est en danger"
Mon collègue et néanmoins ami, Pierre Fraser, déclare dans son billet précédent : « La solution se trouve peut-être justement dans le fait de ne rien faire et de laisser s’écrouler ce qui doit s’écrouler, ou laisser mourir ce qui doit mourir. Mère Nature ne s’est jamais acharnée à maintenir en vie ce qui ne fonctionne plus. Elle laisse les choses aller. Nous, nous acharnons ! » Je ne suis pas sûr qu’un tel fatalisme soit recommandable. Par ailleurs, comparaison n’est pas raison : la « Nature » (sic) n’a rien à voir avec les spéculations boursières et les traders sont difficilement comparables aux dinosaures.
En fait, la situation est grave dans la mesure où l’Europe, troisième économie mondiale, entraînerait dans sa chute le reste de la planète. Qu’on imagine les cortèges de chômeurs, de dépressions, de misères qui s’ensuivraient. Tout ne s’arrange pas forcément en laissant faire ! Et les Américains ont tort de croire encore pouvoir vivre à crédit. L’urgence est donc plutôt à reconsidérer nos systèmes politiques, nos structures économiques et nos façons de vivre donc nos cultures.
Mardi 16 août, face à des marchés affolés par le surendettement des pays de l’union monétaire, Nicolas Sarkozy et Angela Merkel se sont réunis à Paris pour trouver des réponses à cette crise inédite : refonte de la gouvernance et création d’une taxe sur les transactions financières. Et à terme, peut-être, la mise en place d’euro-obligations pour mutualiser les dettes des pays membres. Pour le financier américano-hongrois, George Soros, sorte de pythie de la finance, les dirigeants avancent. Mais ce spécialiste des monnaies affirme qu’il faut aller plus loin, pour gagner la bataille contre les spéculateurs. [1]
Pensez-vous que l’euro soit en danger ?
George Soros : “Oui. L’Europe est en danger. La situation est grave et les autorités commencent seulement à prendre la chose au sérieux. Jusqu’à présent, elles ne faisaient que répondre aux pressions des marchés. Maintenant, elles se mettent à discuter de solutions de long terme. Aujourd’hui, on n’a pas d’autre choix que d’améliorer la gouvernance de la zone euro. La question n’est plus de savoir s’il faut une monnaie unique ou non. L’euro existe et s’il s’effondrait, cela se traduirait par une crise bancaire totalement hors de contrôle. Le monde plongerait alors dans une profonde récession.”
Vous êtes favorable à la création d’euro-obligations afin de mutualiser les dettes des pays…
“Oui, et je pense que Nicolas Sarkozy a eu raison de dire, mardi, que les euro-obligations doivent être envisagées à la fin du processus. Cela doit être l’objectif. […] Mais le diable est dans les détails ! Par qui, comment et dans quelle quantité ces titres doivent-ils être émis ? Tout cela doit être discuté.
“Avec toutes les discussions sur les euro-obligations, on en oublie l’état du système bancaire européen lui aussi en crise. Les établissements sont trop fragiles. Ils sont sous-capitalisés et détiennent beaucoup de titres de dettes européennes, jusqu’ici considérés comme des produits sans risque. Ce n’est évidemment plus le cas. […] Il faut lever ce risque avec des euro-obligations et recapitaliser les banques. Elles ont des difficultés à se prêter entre elles et coupent leurs lignes de crédits. Cela pousse l’Europe dans la récession.
A court terme, que faire ?
“Les euro-obligations sont la solution ultime. En attendant, le conseil des ministres européens des finances doit autoriser la BCE à fournir de la liquidité pour permettre aux Etats de se financer à des taux raisonnables.”
En 1992, vous avez parié sur la sortie de la livre sterling du système monétaire européen (SME), avec succès. Les marchés peuvent-ils gagner contre l’euro ?
“Certainement. La zone euro telle qu’elle est construite n’a pas d’autorité budgétaire et fiscale. Tant que cette puissance n’existera pas, le marché pensera qu’il peut gagner. Il a face à lui la BCE. Mais son pouvoir se limite à résoudre les problèmes de liquidités – pour rendre les marchés plus fluides – sans s’attaquer aux problèmes de solvabilité des Etats.”
Faut-il autoriser des pays à sortir de la zone euro ?
“Oui. L’euro peut survivre à la sortie de pays comme la Grèce ou le Portugal, de taille modeste. Mais l’Union éclaterait si c’était le cas de l’Italie ou de l’Espagne. Il faut donc distinguer les petits pays des grands. Mais même si un petit pays comme la Grèce abandonnait l’euro, cela provoquerait un chaos, l’effondrement de son système bancaire. Autoriser un pays à quitter la zone euro réclame donc une préparation minutieuse. Il faut s’assurer que les prêteurs ne sont pas spoliés, garantir les dépôts des épargnants et faire en sorte que les banques restent debout. Tout cela doit être écrit noir sur blanc.”
La situation est grave, dites-vous. Pensez-vous qu’un Etat européen puisse faire faillite ?
“C’est tout à fait possible. S’il s’agit d’une "faillite organisée", on peut très bien envisager de gommer une partie de la dette. C’est déjà le cas de la Grèce. Si cela n’a pas pris le nom d’une banqueroute, l’accord du 21 juillet a mis sur pied un défaut organisé du pays sans provoquer de séisme.
Que faire ?
“En Grèce comme en Espagne, il faut mettre en place des réformes structurelles ; rendre plus flexible le marché du travail et gagner en compétitivité. Mais la demande intérieure doit aussi être stimulée. Il faut établir des règles qui autorisent les pays dont le chômage est élevé à rester déficitaire. Le problème est que l’Allemagne a des idées fausses à ce sujet. Elle aimerait que tous les pays aient des budgets à l’équilibre.”
Les Etats-Unis aussi ont un problème de dette et de croissance…
“Le problème est d’ordre politique. Il faut mettre en place des stimuli pour accroître la productivité et redémarrer la machine. Mais les pressions politiques contre une hausse des dépenses publiques empêchent ce type de mesures. Dès lors la Réserve fédérale américaine (Fed) peut être le recours. La banque centrale peut déployer un nouveau "QE3", pour injecter plus d’argent dans le système. Cela ferait baisser le coût du crédit, encouragerait les investissements et la consommation. […] Finalement, le blocage est politique comme en Europe. C’est plus grave.”
Que voulez-vous dire ?
“Les problèmes sont complexes mais les gens veulent des réponses simples. Cela conduit certains à être frustrés et à adopter des positions antieuropéennes comme en Finlande ou en Allemagne où certains se disent opposés aux transferts financiers. Nous devons être unis. Nous n’avons pas le choix.”
[1] Propos recueillis par Cécile de Corbière et Claire Gatinois, Le Monde, 18.08.11
http://www.lemonde.fr/economie/article/2011/08/17/l-europe-est-en-danger_1560364_3234.html#ens_id=1198047
© Georges Vignaux, 2011
La crise financière ? Ça va empirer !
L’opinion générale est que désormais, dans cette Grande Récession, il existe un risque élevé que les choses empirent, sans que les gouvernements ne disposent d’aucun outil efficace. Le premier point est juste, mais le second n’est pas exact. [1]
Pendant la crise, les économistes keynésiens ont avancé une interprétation cohérente des événements. Avant la crise, l’Amérique et l’économie mondiale étaient soutenues par une bulle. L’explosion de la bulle a légué un excédent d’endettement. La consommation restera donc faible et, des deux côtés de l’Atlantique, l’austérité garantit que l’Etat ne comblera pas le vide. Bien entendu, ceux qu’inquiète le manque d’instruments politiques ont en partie raison. La mauvaise politique monétaire qui nous a plongés dans le bourbier actuel n’est pas en mesure de nous en extraire.
L’annonce faite par la Fed selon laquelle elle maintiendra son taux directeur à un niveau proche de zéro durant les deux prochaines années révèle son désespoir devant les difficultés économiques. Pourtant, même si cette mesure réussit à enrayer, au moins temporairement, la chute des prix des actions, elle ne jettera pas les bases de la reprise : ce n’est pas le niveau élevé des taux d’intérêt qui a empêché l’économie de repartir.
Les grandes entreprises regorgent de liquidités, mais les banques n’accordent pas de prêts aux petites et moyennes entreprises qui, dans n’importe quelle économie, sont sources de création d’emplois. La Fed et le Trésor ont lamentablement échoué à revigorer ce type de prêts – qui seraient bien plus efficaces pour relancer la croissance que le maintien de faibles taux d’intérêt jusqu’en 2015 !
La vraie réponse serait d’utiliser l’argent pour procéder à des investissements à haut rendement. Cela tout à la fois relancerait la croissance et générerait des recettes fiscales, faisant ainsi baisser à moyen terme le ratio de la dette par rapport au produit intérieur brut (PIB) et améliorant la durabilité de la dette. Réorienter les dépenses et les impôts vers la croissance – en diminuant les prélèvements sur les salaires et en augmentant les impôts des plus riches, mais aussi en abaissant les taxes pour les entreprises qui investissent et en les augmentant pour celles qui ne le font pas -, permettrait d’améliorer la durabilité de la dette.
Les politiques actuelles se refusent pourtant à envisager ces solutions. Les marchés savent que la vague de faible imposition et de fétichisme de la dette qui balaie actuellement l’Atlantique nord signifie qu’il n’existe aucun instrument disponible : la politique monétaire ne marchera pas, la politique budgétaire est entravée, la croissance ralentira et l’amélioration des déficits (résultant de l’austérité) sera décevante. Mais, comme l’a montré la dégradation annoncée par Standard & Poor’s (S & P), les marchés ont eux aussi leur agenda politique. Aucun économiste ne se contenterait de prendre en considération la seule colonne débitrice d’un bilan. C’est pourtant ce qu’a fait S & P. Plus révélateur encore est le fait que les Etats-Unis règlent leurs dettes en dollars, et que ce sont eux qui contrôlent les planches à billets. Il n’y a donc aucun risque de défaut – hormis dans le genre de pantomime politique dont vient de nous gratifier S & P.
Les marchés ont souvent tort, mais le bilan des agences de notation n’inspire pas confiance – il ne justifie en tout cas certainement pas que l’on substitue à l’avis convergent de millions de personnes le jugement d’une poignée de “techniciens" travaillant pour une firme dont la gouvernance et les motivations sont problématiques. Les dirigeants européens ont eu raison de demander récemment que l’on se fie désormais moins aux notes de ces agences.
L’Europe et l’Amérique sont aujourd’hui confrontées à des difficultés politiques exceptionnelles. Difficile de dire quelle situation est la pire : la paralysie de l’Amérique ou la structure politique chancelante de l’Europe. Les dirigeants européens ont pris des mesures décisives, mais les événements vont plus vite que leur ratification et leur mise en oeuvre.
L’autre problème de l’Europe est que trop de gens y estiment que l’austérité budgétaire est la bonne réponse. Renforcer l’austérité n’aura pour résultat que de ralentir la croissance de l’Europe et d’accroître ses problèmes budgétaires.
Les responsables européens n’ont reconnu que tout récemment que la Grèce et les autres pays touchés par la crise avaient besoin de croissance – et que l’austérité ne la leur apporterait pas.
Le taux critique de croissance est celui à partir duquel le déficit de l’emploi cesse de se creuser. Le problème, c’est que le taux de croissance actuel de l’Europe et de l’Amérique, qui est d’environ 1 %, représente moins de la moitié de ce qu’il faudrait pour y parvenir.
Au début de la récession, nous avons entendu moult bonnes paroles sur le fait que nous avions tiré les leçons de la Grande Dépression. A présent, nous savons que nous n’avons rien appris du tout. Le plan de relance américain était trop modeste, trop peu durable et mal conçu.
On n’a pas obligé les banques à prêter à nouveau. Nos dirigeants ont tenté de camoufler les faiblesses de l’économie – craignant peut-être qu’en parler franchement risquait de détruire totalement une confiance déjà fragile. Mais le pari est désormais perdu.
Maintenant que l’ampleur du problème est apparue en pleine lumière, une nouvelle certitude a surgi : la certitude que, quelles que soient les mesures adoptées, les choses vont empirer. Une léthargie prolongée apparaît désormais comme le scénario optimiste.
[1] Joseph Stiglitz, Le Monde, 18.01.11, traduit de l’anglais par Gilles Berton.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/08/16/joseph-stiglitz-comment-eviter-une-longue-lethargie-de-l-economie_1560104_3232.html#ens_id=1198047
© Georges Vignaux, 2011













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